« Mon poids, c’était ma protection »
#17 Yasmina Schoueri : se regarder dans le miroir et se dire je t'aime
Yasmina et moi, on se croisait depuis des mois sur les mains. Oui, oui, sur les mains. Chaque jeudi, dans un génial cours dédié aux équilibres... sur les mains, donc. On se parait parfois - on se parlait un peu aussi. On se reconnaissait dans les vestiaires, et puis c’est tout. Jusqu’à ce jeudi de janvier, où je me plaignais de mes épaules fermées, qui me limitent dans ma pratique (les vrais problèmes). Yasmina, délicatement, est venue poser ses mains sur mes omoplates, a fait une rotation délicate. “Et voilà, tu vois comme c’est déjà plus ouvert ?” J’ai senti qu’un nœud lâchait. Yasmina a souri : “Je fais des massages ;)”
J’ai découvert qu’elle se présentait professionnellement comme Tisseuse Corps ⁕︎ Cœur ⁕︎ Esprit. Je suis allée me faire masser. Cela m’a donné la douceur et l’énergie dont j’avais besoin à ce moment-là. On a continué à échanger et il est vite devenu évident que Yasmina serait l’une de mes invitées. On s’est retrouvées un jeudi matin chez Kind Yoga, après notre cours favori. Je vous laisse découvrir notre conversation, l’ouverture, la clarté et la joie de vivre communicatives de Yasmina.
Léo : Qui es-tu en ce moment ?
Yasmina : Je ne suis pas très label, mais en ce moment, je suis médium énergéticienne. J’accompagne les gens vers plus de clarté. À la base, j’étais très cartésienne. J’ai étudié les maths et l’informatique, je suis devenue développeuse. J’avais toujours cru qu’il y avait quelque chose de plus grand, mais sans plus. Aujourd’hui je me suis ouverte à plus grand que moi.
Léo : Comment tu en es arrivée là ?
Yasmina : Je suis libanaise d’origine. J’ai grandi entre le Canada et le Liban. Il y a 9 ans, je suis arrivée à Paris. Ça faisait quelques années que je faisais du yoga, plus pour l’aspect physique. Ensuite j’ai fait une formation de prof de yoga en Thaïlande, avec beaucoup de philo. Ça a ouvert beaucoup de questionnements intérieurs. Ensuite je me suis formée en massage intuitif, puis en massage énergétique.
Léo : Ça a été une révélation ?
Yasmina : Clairement. Le toucher, c’est ma nature. J’ai développé ma kinesthésie et mes clairsens. Je reçois des informations en écoutant les ressentis de mon corps. J’ai quitté mon job de développeuse et j’ai embrassé ma mission de vie.
“Le massage intuitif ne suit pas un protocole car notre corps physique n'est pas symétrique, il n'a pas besoin de la même chose des deux côtés.”
Léo : Ton corps et toi, ça fait combien ?
Yasmina : Aujourd’hui ça fait un. Mais depuis que j’ai 12 ans, je prends du poids, j’en perds, j’en reprends, j’en reperds… J’ai fait des régimes hyper strict où je pesais absolument chaque ingrédient. Et je reprenais tout quelques mois après. Les confinements ont réveillé beaucoup de peurs : je réalise maintenant que ça a probablement fait écho avec des souvenirs de mes quatre premières années. Pendant la guerre au Liban, on se réfugiait dans les sous-sols pour se protéger des bombardements. Mais je n’en étais pas consciente sur le moment et je me suis rassurée avec la nourriture. Jusqu’à peser 85 kilos. J’avais donc pris environ 30 kilos en quelques années.
Léo : Comment tu l’as vécu ?
Yasmina : Après ma formation de yoga, j’avais déjà commencé à prendre un peu de poids, mais quelque chose avait switché. Je m’étais dit : c’est mort, je ne ferai plus jamais de régime de ma vie. J’avais commencé une thérapie pour améliorer ma relation avec la nourriture, pour la comprendre.
Alors quelques années plus tard, même en constatant cet excès de poids, mon corps et moi, on a vraiment fait un. Je me suis regardée dans la glace à poil, je me suis prise dans mes bras et je me suis dit : “je t’aime”. J’ai eu les larmes aux yeux. J’ai réussi à construire un regard amoureux envers moi-même, quelle que soit la forme ou la taille de mon corps.
Léo : Pourtant tu as perdu du poids depuis. Que s’est-il passé ?
Yasmina : Eh bien dans mes méditations, quand j’avais des images du moi futur, je sentais que ma forme n’était pas tout à fait celle-là. Que ma forme actuelle était temporaire, qu’elle avait des choses à m’apprendre. Et qu’elle changerait le jour où je les aurais intégrées. Mais je ne voulais plus juste perdre du poids, je voulais comprendre. Récemment, j’ai découvert une formation qui porte bien son nom : PBS pour “Putain de Bon Sens”. J’ai complètement changé de grille de lecture sur la nourriture et le système digestif. Je viens de perdre 15 kilos en quelques mois, sans privation.
Léo : Tu sais d’où ça vient, ce rapport à ton corps initialement si compliqué ?
Yasmina : Je trouve que la culture libanaise a un rapport au corps très malsain. Je pense que suite à la guerre civile, l’apparence de santé est devenue plus importante que la santé réelle. À 12 ans, mon entourage m’incitait à perdre 2 kilos, alors que j’étais mince. Mes parents, croyant m’aider, me faisaient parfois des commentaires du genre : « Tu es sûre que tu veux manger cette barre au chocolat ? » Ça diabolise la nourriture.
Et puis j’ai été déracinée, j’avais un besoin d’ancrage à travers le poids. C’était aussi une protection contre le regard de l’autre, de peur qu’il soit malsain ou blessant. J’ai réussi à déconstruire toutes ces résistances et ces croyances, qui faisaient que ma matière gardait cette enveloppe.
“Mon poids c'était ma protection : si je ressemble à ça, on ne va pas me regarder. Donc on ne va pas m'aimer, donc je ne prends pas de risque.”
Léo : Qu’est-ce qui se joue entre ton corps et celui de tes client·es ?
Yasmina : Pendant mes soins, je suis dans l’écoute pleine de la personne qui est en face de moi. Je ressens dans mon corps ce qui est là, quelle en est l’empreinte énergétique, quelle information je reçois. Ensuite, je peux aider à fluidifier et harmoniser, pour que ça se manifeste dans la matière.
Léo : C’est quoi l’imperfection que tu aimes le plus chez toi ?
Yasmina : J’ai pas mal de vergetures sur mes bras, mes jambes, autour des fesses, etc. à cause de mes variations de poids. Elles racontent tout le chemin parcouru pour arriver là où j’en suis aujourd’hui. Ce sont des traces de vie. Tu es la personne que tu es aujourd’hui grâce à tout ce que t’as parcouru dans ta vie. Aussi douloureux, difficile, violent que ça a pu être.
“C’est comme les rides : ris, montre que tu as vécu. Montre que tu as souri, que tu as plissé, que tu as été en colère, montre !”
Léo : Si tu devais remercier ton corps pour quelque chose, ce serait quoi ?
Yasmina : Je lui dis merci, merci pour tout ce que tu fais, merci pour la vie que j’arrive à mener grâce à toi. Tous les voyages que j’arrive à faire, me mettre sur mes mains, les soins que je donne. Tout ça, c’est grâce à lui.
Léo : Tatouage ou pas tatouage ?
Yasmina : Tatouages ! J’en ai 4 et bientôt un 5e. C’est de l’art, et aussi une manière de se présenter au monde. D’émettre notre fréquence, la vibration de notre âme. Comme la manière dont on s’habille, dont on se coiffe, se maquille.
Léo : Est-ce que tu as des rituels pour prendre soin de ton corps ?
Yasmina : Quand je me douche, je prends le temps d’apprécier l’eau qui coule sur ma peau. Je prends le temps de savonner mon corps, de le laver, de l’hydrater. Je me prends dans mes bras. J’amène de la conscience dans ces moments-là, dans le fait de toucher mon corps avec beaucoup d’amour.
Et puis j’ai commencé à m’ouvrir au barefoot. Les pieds sont supposés s’étaler, s’éventailler, pas être écrasés dans des chaussures. Mes chaussures imitent les pieds nus. Les pieds, c’est la base !
“Le nombre de muscles qui existent dans les pieds et les mains représentent la moitié des muscles du corps !”
Léo : Le produit signature des Belles Personnes sera une poudre corps libre, un talc repensé. As-tu des souvenirs, images liées au talc ?
Yasmina : Le talc est très courant dans les familles libanaises, il y a toujours une bouteille à la maison. Moi, j’en utilisais entre les jambes pour éviter les frottements entre les cuisses. Ma mère m’en mettait quand elle m’épilée les aisselles au miel. Je me rappelle d’une odeur de fleur de coton.
Léo : Une belle chose à nous faire découvrir ?
Yasmina : Un plat libanais que j’adore depuis que je suis enfant. Le malfouf mahshi. Ce sont des choux farcis roulés comme un cigare avec des feuilles de chou. Avec une sauce citronnée délicieuse. Comme toute bonne cuisine libanaise, tu laisses mijoter pendant 3-4 heures.
Léo : C’est quoi une belle personne pour toi ?
Yasmina : C’est une personne en lien avec son cœur, qui ne cherche pas à être mieux que quelqu’un d’autre, mais juste être qui elle est. Et qui ouvre la place à ce que chaque personne soit qui elle est.
Léo : Un mot de la fin ?
Se connaître profondément fait qu’après, la vie, c’est la cerise sur le gâteau.
Vous pouvez suivre Yasmina sur son compte Instagram et retrouver ses différentes activités sur son site.
Toutes les quinzaines, je partage avec vous ce qui m’a touchée, émue, ou apporté du réconfort (dans le corps, ou dans la tête !).
Saviez-vous que jusqu’à très récemment, nos fesses ne pouvaient pas être sources de complexes car… on ne les voyait pas ? Eh oui, tout bêtement car le miroir en pied ne se démocratise qu’au XIXe siècle. J’ai appris ça dans ce génial essai graphique (on dit aussi BD) que je suis en train de finir. On y apprend des tas de trucs sur mes sujets de prédilection : la création des normes, la non-universalité de la beauté, l’invention de complexes pour écarter les femmes de l’espace politique. On fait des détours par la philosophie morale, l’histoire de l’art, la biologie. C’est hilarant, rigoureux, magnifiquement illustré et terriblement intelligent. Un must read.
Erell Hannah et Fred Cham, Derrière. Une étonnante histoire de fesses, éd. Lattès, 2025
Pour être honnête, je n’avais pas très envie de regarder cette série. Elle me faisait peur (et c’est pas très glorieux). Peur de voir la différence avec un grand D, celle des hommes et des femmes qui souffrent de troubles psychiatriques. Un miroir sur une partie de l’humanité qu’on n’a pas forcément toujours envie de regarder, peut-être d’autant plus après une longue journée. Et puis mon amie Fannie a lourdement insisté. Je lui ai fait confiance et je ne regrette pas. Empathie ne ressemble à rien d’autre. La série ne cache rien de ce qui m’effrayait, mais nous le montre avec pudeur et délicatesse, sans rien enjoliver pour autant. La santé mentale, c’est aussi celle des soignant·es, des proches, de vous, de nous. En faire le personnage principal d’une série est d’utilité publique. C’est plein d’humour branque, de poésie contemporaine et de tendresse infinie. À regarder absolument (faites confiance à Fannie).
Empathie, série créée par Florence Longpré et réalisée par Guillaume Lonergan, Canal +, saison 1, 10 épisodes, 2025
Enchaînement parfait, puisque depuis un moment je voulais vous parler du travail de Fannie, et qu’elle vient de lancer son site. Après 20 ans comme experte en photographie (on s’est connues à Drouot), Fannie a décidé de suivre (et de vivre de) sa passion, la céramique. Attention, gros talent en vue. J’ai la chance d’avoir deux pièces d’elle chez moi, dont ce bol en raku avec du crin de cheval, délirant de beauté. Allez faire un tour sur son site pour découvrir sa poésie créative, sa passion pour les flacons de carafe qu’elle chine et réutilise, ses miniatures à la Morandi, ses plaques murales, et plein d’autres pièces d’exception (en plus d’un goût pour les séries infaillible, voir ci-dessus ;).
Fannie Bourgeois : son site et son compte Instagram
Au fait, Les Belles Personnes c’est aussi une marque !
De produits pour apaiser les vrais inconforts du corps (sans avoir à le transformer pour répondre à des standards de beauté inatteignables).
Ils sortiront dans quelques mois, et d’ici là, je vous raconte comment ça avance… ou pas !

C’est tout pour cette édition. Merci de m’avoir lue jusqu’ici !
On se retrouve dimanche 26 avril avec Sophie Gidrol, palliatothérapeute, pour parler du corps malade, du corps défunt, du corps aidant.
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À dans deux semaines,
Léo
(Lucie-Eléonore Masini-Riveron en entier et en alexandrin :)
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Nous sommes notre corps.
Nous pensons et ressentons grâce à ses cellules, qui sont bien matérielles. Les processus et les incidents dont il est le lieu, blessures, maladies, altérations hormonales, affectent nos jugements, nos perceptions, nos désirs, notre vision de la vie.
Mona Chollet, Beauté fatale















Encore un super moment de lecture et de découverte ! Merci Léo 🙏🏻
Je viens de lire 3 épisodes à la suite! J'étais tellement frustrée de ne pas avoir pu prendre le temps ces dernières semaines d'admirer, ni les belles personnes qui se livrent avec générosité, ni les belles découvertes passionnées et passionnantes, ni les belles péripéties des Belles personnes! C'est chose faite, j'adore!! Du temps pour moi à l'instant et des envies de rencontres, de lectures, de spectacles, d'achats fous mais surtout beaux, qui bouillonnent dans ma tête! Je ne passerai peut-être pas à l'acte, mais qu'est-ce que ça fait du bien de rêver les pieds sur terre, merci à toi ma cousine et à ces vraies belles histoires qui nous font cheminer!